Vraiment ce sera un mois de Juillet... trop mémorable.
Ce mois-ci, 11 mois après mon licenciement, j'ai dû faire mon choix entre 3 propositions de postes différents, j'en ai rejeté 2, non sans souffrir de brûlures d'estomac, d'insomnie et de multiples démangeaisons ; et j'accepte le 3ème, perclue d'interrogations, de doutes, de craintes ... toutes celles réunies de n'être qu'illusions, de ne jamais assez bien faire, de décevoir... Mon portrait tout craché.
11 mois après mon licenciement et mon reclassement et ma reconversion tant et tant mûrie, j'ai enfin reçu mon attestation de bons et loyaux services (dans mes rêves !) de mon employeur (ex-employeur), assorti de mon solde de tout compte, et encaissé un chèque enrubanné de 5 jolis chiffres (c'est ma banquière qui me porte soudain le plus grand intérêt, bye-bye pour quelques temps les intérêts de découvert).
Et ce mois-ci, pour la seconde fois de ma vie professionnelle, je me suis inscrite aux Assedic et à l'ANPE. Je pensais (naïve que je suis) qu'on m'y réserverait un accueil plus .... je ne sais pas.... moins.... enfin pas celui-là. On parle tant dans la presse spécialisée (ca ment comme un arracheur de dents !) que ces organismes s'appliquent à considérer les candidats (nous) comme de véritables clients d'entreprise (eux), allant jusqu'à refondre leurs sites internet dans cet esprit et envisager de repenser leurs serveurs téléphoniques comme de véritables outils de CRM (lu il y a peu dans le JDN).
J'attendais donc, avec mon regard d'experte exigeante, d'être confrontée à la réalité.
Finalement, mon opinion est faite, l'ANPE comme les cabinets de recrutement, tout à mettre dans le même panier. Et ceux d'entre vous qui me lisent savent en quelle estime je porte ces derniers. Mon interlocutrice ANPE m'a servi exactement la même soupe (un gaspacho bien frais aurait été le bienvenu par ces températures) que certains recruteurs rencontrés ces 11 derniers mois : trop expérimentée, trop marketing, trop cadre, trop payée, trop femme, trop 41 ans. Je suis "trop". TROP. Ca me fait une belle jambe ! Avec tous ces trops, mettez moi donc la paire, please !
Je ne résiste pas, je vous raconte.
Un mardi de juillet. 14h25. Dans une ville moyenne presque perdue de la grande banlieue lyonnaise. Un bâtiment de plain pied dans une petite zone artisanale. Scotchée derrière la vitre de la porte d'entrée, une affichette : "Ouverture de 9h à 12h. Uniquement sur rendez vous à partir de 14h." En clair, inutile de se pointer la fleur aux dents l'après-midi.... Comme si on n'avait que ça à faire ! J'ai rendez vous à 14h30. La porte est verrouillée. Je sonne à l'interphone. Je coupe la sonnerie de mon portable. J'attends. Une bonne minute se passe. Je re-sonne. Il fait 35° en plein cagnard. Je dégouline assurément. Heureusement, ces derniers temps, dès que je mets le pied dehors, je suis les consignes de la télé et je me ballade toujours avec ma bouteille d'Evian. Une nouvelle longue minute s'écoule. Je commence à flipper, j'ai horreur d'être en retard à un rendez vous professionnel. Et si je loupais l'entretien, j'angoisse ! Et si du coup je n'étais pas inscrite parce que je suis en retard. Vous avez loupé votre rendez-vous, pas de 2ème chance... Bon, faut que je me calme... c'est sûrement la chaleur qui me donne le tournis et me fait délirer. S'inscrire à l'ANPE, c'est pas non plus un truc de vie ou de mort. Je re-re-sonne. Au bout d'une 3ème minute qui par 35° en vaut bien le triple, la porte s'ouvre enfin sur une mendiante de job, ruisselante et quasi groggy. Me reste l'énergie pour pester intérieurement. Ca fatigue moins. D'abord un sas intermédiaire infiniment plus frais que l'extérieur. Mon léger maquillage a sûrement coulé, et le diable si j'ai pas des auréoles sur mon débardeur. A croire qu'ils nous font poirauter pour qu'on se sente encore plus diminué, encore plus demandeur, encore plus quémandeur. Seconde porte vitrée (ma parole, pire qu'une banque) et une fraîcheur rassérénante m'accueille... Des locaux flambant neufs, climatisés, aseptisés... Des plantes vertes... C'est presque religieusement silencieux. Un type me fait patienter dans un hall. J'y découvre affichés un peu partout sur les murs, de grands listings d'offres d'emploi répertoriées par catégories. Industrie, BTP, production, restauration, téléprospection... Aye, je le sens mal...
Derrière un paravent, qui se veut zone virtuelle de confidentialité, j'entends les doléances pathétiques d'un type qui s'offusque qu'on lui refuse son inscription parce qu'il est venu déclarer en toute honnêteté partir en vacances à la fin de la semaine. Le "on" c'est une voix de jeune femme, qui tente malgré l'exaspération latente qui croît, de garder un ton neutre. Et le Type d'évoquer son absence de ressources si l'inscription lui est refusée. Et la Voix d'invoquer l'incohérence de sa requête : "si vous partez en vacances, vous ne serez pas disponible pour accepter un travail, donc nous ne pouvons pas valider votre inscription". Plus le ton du Type monte, plus la voix exprime de lassitude contenue. Je feuillète distraitement les brochures sur la table basse. Egoïstement, une petite voix persiffle qu'après cet échange, l'autre Voix ne va pas être dans les meilleures dispositions à mon endroit. Le Type finit par se résigner, convient qu'il se représentera à son retour, se matérialise seul devant le paravent et passe devant moi en traînant des Nike... Pas fière de mon indiscrétion involontaire, j'ai presque un peu baissé la tête pour ne pas croiser son regard. Lâchement. Des fois que sa propre réalité soit contagieuse... Le paravent protecteur me livre ses dernières confidences, me parvient le gargouillis d'une eau bue à même la bouteille, une longue inspiration, un soupir plus long encore, les talons sur le carrelage... Madame Savey ? A mon tour d'être mangée.
Je redresse la tête, sort le buste, compose un sourire bienveillant et dépasse le rempart du paravent. Bonjour, Antonia Savey... Mme ?...
La Voix s'est levée mais marque une hésitation surprise devant ma main tendue. Je constate que les règles primaires de courtoisie professionnelle n'ont pas cours de ce côté de la barrière. Faut la jouer profil bas ? La Voix marmonne un nom que je ne saisis pas. Je vais éviter de faire répéter. Me demande le dossier de préinscription et mon CV, me pose quelques questions basiques (toutes déjà dans le dossier de préinscription) date de fin de travail, dernier poste occupé, statut, rémunération... Quelques minutes et quelques clic-clic de saisie plus tard, sur un archaïque logiciel de traitement de texte, produisent un feuillet A4 qui, tout en majuscules, synthétise abruptement 16 années d'expériences professionnelles. "Donc, vous cherchez un poste de Responsable Marketing Relationnel ou de Consultante Senior. Vous êtes Cadre, vous avez un véhicule, vous parlez l'anglais et couramment l'espagnol, vous êtes disponible immédiatement". Et hop ! Emballée, j'ai été pesée ! La Voix me tend mon dossier d'inscription, s'enquiert si le document m'est encore utile. Je réponds qu'il n'avait de valeur que le temps qu'il m'a couté de le remplir. Devenu inutile, il finit en 2 morceaux dans la corbeille. "Et mon CV, en avez vous besoin ?" "Franchement ? Non. Notre secteur est très tourné vers l'industrie, la production. Je vous avoue que je n'aurai jamais ce type de poste à vous proposer ici..."
J'ai écouté, muette, consternée, éberluée, dépassée... par la forme non par le fond, auquel en toute honnêteté je m'attendais. Le secteur autour de mon domicile, je le connais très bien aussi. "En revanche, mon CV, je vais le conserver si vous voulez bien". Et de glisser mon CV dans sa pochette transparente d'origine, et de glisser mon incrédulité dans ma serviette, puis mon kleenex par-dessus mon envie, contenue, de mordre.
"Bien, dois-je prendre un nouveau rendez-vous avec vous pour vous tenir au courant de mes démarches ?
Non, on n'a plus besoin de se voir, je vais vous diriger vers l'APEC de Lyon, vous verrez directement avec eux, on les paie suffisament cher pour s'occuper des cadres. Et puis d'ailleurs, vous avez cotisé vous aussi. C'est eux qui vous appelleront."
La Voix se lève à présent, sa mission accomplie, et son mouvement m'engage déjà hors de la protection du paravent. La petite voix pernicieuse entre mes tempes me glisse "Tiens, au moins, elle me raccompagne". Assis sur un fauteuil de l'entrée, un jeune homme en bermuda et tongues, détourne le regard quand nos yeux se frôlent. J'interdis à ma main de se tendre pour prendre congé et me voilà happée par la tiédeur du sas intermédiaire. La Voix, qui ne fait pas davantage mine de me serrer la main, lâche un Aurevoir Madame, en se retournant déjà vers sa prochaine proie (oups) son prochain candidat. "Pas la peine de me souhaiter bon courage" me chuchote la petite voix acariâtre dans mon crâne.
Dans le sas, je rallume la sonnerie de mon portable, m'hydrate d'une longue gorgée d'Evian tiédasse, inspire longuement, expulse dans un gros soupir toutes les mauvaises ondes accumulées et pousse la porte sur les 35°qui m'aspirent.
A toute plus
ASF
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